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Les textes ci-dessous sont parus sur le
site de l'E-novateur.
Lecture d'automne
A mourir pour mourir, il a choisi l'âge tendre. Stig Dagerman
a tout juste plus de trente ans quand il se désolidarise de
la "population du globe", en 1954. Sans doute cette dernière
avait-elle trop écrasé "l'unité autonome"
de son être. Deux ans plus tôt, Dagerman écrit
une dizaine de pages sur le désespoir et la liberté.
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier :
le titre est aussi long que le livre est court. Une dizaine de pages
seulement, découvertes en 1981, vingt-sept ans après
le suicide de leur auteur, et publiées en France par Actes
Sud. Un de ces livres que l'on achète à coup sûr
si le hasard les met sur notre route : si beau titre, si peu cher,
si rapide à lire. Trois arguments imparables, comment résister
? Stig Dagerman, pourtant, on ne connaît pas. Mais on aura
bien le temps de s'intéresser à son cas plus tard.
On s'installe alors dans un café, c'est l'automne de préférence
(un titre pareil aurait-il retenu notre attention en plein mois
de mai ?). A peine le temps de passer commande, notre lecture est
déjà presque finie. La conso arrive alors à
point pour nous permettre de recommencer : "Je suis dépourvu
de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque
de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort
certaine ne peut être heureux."
C'est sur cette phrase au constat simple, presque clinique, que
Dagerman entame sa démonstration - ou devrions-nous dire,
sa confession ? Jeune écrivain à succès, journaliste,
anarchiste, Dagerman décrit les mécanismes de son
mal-être. Les cas où l'être humain a besoin de
consolation sont infinis. Plus que tout, c'est son talent qui mine
l'écrivain, car même l'écriture est incapable
de faire sens : "Etant donné que je cherche à
m'assurer que ma vie n'est pas absurde et que je ne suis pas seul
sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l'offre
au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et
le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir
puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature
- je ne désire que ce que je n'aurai pas : confirmation de
ce que mes mots ont touché le cur du monde." Ce
qui aurait pu être la consolation suprême ne fait que
confirmer sa solitude. A vrai dire, une seule consolation peut faire
que l'homme entrevoie le bien-être : "celle qui me dit
que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être
souverain à l'intérieur de ses limites." Et quand
le miracle se produit, il consiste en "la découverte
soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain,
n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que
mon désir de vivre vienne à s'étioler."
Mais au milieu d'un vingtième siècle qui a déjà
connu deux terribles guerres et pas mal d'idéologies dévastatrices,
le miracle ne se produit que rarement. Difficile de se soustraire
au poids du monde, de son organisation, de ses "blocs"
. Difficile d'éprouver que l'on est un être à
part entière, une fin en soi, que l'on "repose en [soi]-même
comme une pierre sur le sable", selon la très belle
formule de Dagerman.
Et puis il y a le temps, qui nourrit l'angoisse. Le temps, dont
il faut se débarrasser si l'on veut espérer dépasser
le désarroi : "Ma vie n'est courte que si je la place
sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont
limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre
de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir.
Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon
qui convient à la vie." Là encore, le savoir
est une chose, l'éprouver en est une autre. Quand Dagerman
entrevoit la lumière, ses paroles sont celles d'un sage inébranlable
: "Non seulement la félicité se situe en marge
du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie",
"Une vie humaine n'est pas une performance, mais quelque chose
qui grandit et cherche à atteindre la perfection". Mais
l'instant d'après, le mal-être reprend le dessus et
la désillusion du vivre au monde est trop prégnante.
Ne reste alors que le souvenir de la consolation, et c'est parfois
trop peu pour continuer un chemin.
Stig Dagerman - Notre besoin de consolation
est impossible à rassasier (texte de 1952, traduit du suédois
par Philippe Bouquet. Actes Sud, 1993 pour la dernière édition,
20 p., 4 €)
Louis Guilloux, le refus du mensonge
Est-ce le sang des poilus répandu dans les tranchées qui a donné
son titre au plus célèbre roman de Louis Guilloux, Le Sang noir
? A moins qu'il ne faille reconnaître dans cet adjectif la corruption
de l'humeur vitale qui coule dans les veines du médiocre.
On dit de Louis Guilloux (1899-1980) qu'il est en France l'un des
écrivains les plus représentatifs de l'entre-deux-guerres.
Comprenez que ses livres sont le reflet sensible d'une époque
qui a saigné à blanc les espoirs et les illusions
du "petit peuple", par sa violence tant économique
(la crise sévit en 1929), que politique (la Grande Guerre
fait 1,4 million de morts en France, les totalitarismes gangrènent
l'Europe). Mais les livres de Louis Guilloux, s'ils sont ancrés
dans leur temps, le dépassent très largement : ils
nous parlent des hommes. Si l'on doute de la modernité de
son uvre, il n'est qu'à relever cette petite phrase
lâchée par Babinot, le bibliothécaire du Sang
noir, certain d'avoir reconnu en deux pauvres permissionnaires
écoeurés de la guerre, des espions allemands :
"Non seulement l'accent y était, mais aussi
l'odeur". Le bruit, l'odeur : voilà qui nous rappelle
une autre petite phrase pas si ancienne.
C'est donc en 1935 que paraît Le Sang noir. L'action
se déroule en 1917, dans une petite ville loin du front (Saint-Brieuc,
ville où l'auteur a vécu une grande partie de sa vie).
Mr Merlin est professeur de philosophie, mais c'est sous le sobriquet
de Cripure que l'on désigne cet être déformé
par l'acromégalie, toujours flanqué de sa peau de
bique, et qui partage sa vie avec ses petits chiens et Maïa,
sa goton de femme, seconde du nom. La première, Toinette,
est partie avec un officier blond, il y a déjà bien
des années. Toinette, seule plaie encore ouverte dans le
cur de Cripure. Pour le reste, l'homme est revenu de toutes
ses illusions et de ses révoltes. A l'heure où la
révolution bourdonne à l'Est, Cripure est déjà
trop las. L'adepte de la Critique de la raison pure (dont
les potaches ont fait Cripure de la raison tique, d'où
Cripure) a beau frapper du poing sur la table pour se persuader
que "la vie est une affirmation de soi-même",
il n'en est pas moins une figure (sublime) de la désillusion.
Face à la bêtise et à la mesquinerie qui l'entoure,
Cripure n'est même pas en mesure de trouver mieux dans un
miroir. "Tant qu'il avait cru mépriser le monde,
comme il avait été fort ! Mais le monde se vengeait.
Cripure mesurait aujourd'hui combien il lui avait été
facile de se poser en adversaire. [
] il découvrait
que le mépris n'était plus possible, excepté
le mépris de soi." Enfermé dans les limites
de son être, Cripure l'est tout autant que les autres :
voilà son drame. "Ce qu'il y avait d'intolérable,
c'est que c'était toujours l'épicier qui était
l'épicier, l'avocat, l'avocat, que M. Poincaré parlait
toujours comme M. Poincaré, jamais par exemple, comme Apollinaire
et réciproquement
Et Cripure comme Cripure."
Comme Cripure : c'est-à-dire seul, en proie à un
profond doute permanent que masquent à peine son cynisme
et son aigreur. Cripure, obsédé par l'imposture, jusqu'à
se demander si sa haine de la bourgeoisie n'est pas une façon
de se cacher "un certain amour des choses faciles et basses".
Pourtant, comment vivre en étant totalement lucide ou plutôt,
totalement honnête ? "Il faut dire la vérité,
mon cher, quoique la vérité soit votre poison",
se dit-il après quelques verres d'Anjou.
A travers Cripure, Louis Guilloux traque le mensonge et sa forme
la plus banalement répandue : l'hypocrisie, envers soi, envers
l'autre et de la part d'une société qui condamne l'individu
au silence, ou à la folie. "Et c'était cela
qu'ils appelaient la vie de famille, la douceur du foyer et autres
ordures ! Quand on comprenait sur quelle somme d'hypocrisie et de
méchanceté reposait ce qu'ils appelaient un monde
Car bien entendu, une scène de ce genre, aussi triviale,
c'était au nom des choses nobles qu'ils prétendaient
la justifier, au nom de l'amour, comme la guerre au nom du Droit."
Cette guerre qui commence, au moment du roman, à faire bien
plus de morts que l'amour de la patrie ne permet d'en supporter.
Les pères ont beau perdre leurs fils, on se salue toujours
le matin en se disant : "comment va la France ?".
L'amour de la patrie !
Autour de Cripure gravite une galerie de personnages édifiants.
Guilloux fait une peinture sociale et psychologique avec l'art d'un
Proust, humour compris. Personnages principaux ou figurants d'arrière-plan,
aucun n'échappe à l'intelligence de son regard. Ainsi
la caissière du café Machin : "A la caisse,
comme sur un trône, une grosse femme blonde, armée
en manière de sceptre d'un racloir à monnaie, promenait
sur l'assistance le regard sévèrement idiot d'une
poule qui couve." Plus ou moins méprisables, un
Nabucet, un Babinot, un Kaminsky déclinent les figures de
la médiocrité. A côté d'eux, Lucien Bourcier
et Simone ont au moins l'audace de leurs rêves : la révolution
communiste pour le premier, qui part en Russie, une vie parisienne
et indépendante pour la seconde, qui quitte ses parents,
Les Liaisons dangereuses dans sa valise. Mais sont-ils à
l'abri de l'illusion ? Non, bien sûr. S'ils fuient la petitesse
de leur milieu, c'est pour un autre embrigadement. Leur porte de
sortie, dans le fond, n'est qu'un leurre. Au milieu d'eux, et pour
tous ceux-là, Cripure n'est qu'un vieil homme un peu "toqué".
Sa révolte pessimiste, son refus du mensonge sont bien sûr
ceux de Guilloux, autant que ceux de Georges Palante, premier maître
de l'écrivain et modèle de Cripure.
Magnifiquement écrit, Le Sang noir est à la
fois un délice de lecture et une vertigineuse plongée
dans la condition humaine. Faut-il rire ou pleurer de ce monde qui
a "inventé le drugstore en réponse à Auschwitz"*
? A chacun de voir. Notre seule certitude est cette évidence
murmurée par Cripure dans un accès de lucidité
avinée : "Je suis l'un d'eux !"
* Entretien avec François Bourgeat, 1977.
Louis Guilloux - Le Sang noir (Gallimard,
1935. Coll. Folio, 631 p, 1980)
On n'est jamais trop BD
Quel point commun entre Titeuf, Corto Maltese et Lapinot ?
La BD, bien sûr ! Mais ici comme au cinéma, il
y a les superproductions et les uvres d'art et d'essai.
L'Oubapo est à la bande dessinée ce que l'Oulipo
est à la littérature : une école de création
sous la contrainte. Les disciples de François Le Lionnais
et de Raymond Queneau continuent, par leurs travaux, d'explorer
les potentialités du texte auquel auquel on tord le cou ;
plus de quarante ans que ça dure. L'Oubapo, Ouvroir de BAnde
dessinée POtentielle, a commencé officiellement ses
travaux fin 1992 sous la férule de Thierry Groensteen, et
livre quatre ans plus tard les premiers résultats de ses
expérimentations : c'est la publication de l'Oupus 1, chez
L'Association. Un opus inaugural qui présente comme il se
doit les principes, objectifs et méthodes de l'Oubapo, à
travers la mise en uvre d'un "premier bouquet de contraintes".
Où l'on découvre les jeux des Oubapiens - hybridations,
rétrécissements, palindromes, et autres itérations
iconiques - dont on se gardera bien ici d'énoncer les règles
: les amateurs se procureront cette bible pour la modique somme
de 65 francs de l'époque. Imaginons simplement que la nature
même de la bande dessinée - texte, images, scènes
narratives - permet de s'imposer nombre de contraintes autour desquelles
les orfèvres oubapiens peuvent s'en donner à cur
joie.
En 2000 paraît l'Oupus 3 (le programmé Oupus 2 ayant
pris du retard), après la publication dans Libération
des exercices estivaux du petit groupe sous le nom des Vacances
de l'Oubapo. Et voilà que le printemps 2003 nous offre l'Oupus
2, un assez conséquent ouvrage rassemblant les productions
de la joyeuse bande. Qui sont-ils ? Killoffer, JC Menu, Lewis Trondheim,
Anne Baraou, Etienne Lécroart, François Ayroles et
quelques autres. Tous contribuent par ailleurs à remplir
régulièrement les rayons BD de vos librairies préférées,
selon un rythme plus ou moins stakhanoviste. Tous publient chez
L'Association, cet éditeur par lequel passe depuis plus de
10 ans maintenant une bonne partie de ce qu'on n'a pas tardé
à baptiser le "renouveau" de la bande dessinée.
Parmi les récentes parutions, Le Cycle, d'Etienne
Lécroart mérite une mention toute spéciale.
Ses 38 pages rassemblent à elles seules plusieurs techniques
oubapiennes au travers d'un récit quasi philosophique sur
la bande dessinée. Car après tout (ou avant tout),
qu'est-ce donc que ce 9ème art ? Un "art séquentiel",
selon la définition de Will Eisner. Un principe narratif
dans lequel des cases - des séquences narratives - succèdent
à d'autres cases, le lecteur faisant lui-même une partie
du travail au moment où son regard, passant d'une case à
l'autre, crée la temporalité (de même, le café
lyophilisé ne devient vraiment café que grâce
à l'eau chaude
). Le Cycle se propose précisément
d'interroger la nature de la bande dessinée. Que délimitent
ces cases ? Pourquoi cette lecture de gauche à droite ? Comment
cette cohabitation de texte, d'images et de contextes ? Dans ce
poilant récit, nous retrouvons le Pr Figusteau et ses deux
acolytes, Melle Anne et Robert Marmouset, dont on avait découvert
les premières élucubrations dans Cercle vicieux
(2000), un exercice oubapien en forme de palindrome. Cette fois,
le Pr Figusteau fait une découverte majeure : "Ça
y est ! Le cycle vient de commencer ! Plus de deux ans que j'attendais
ça !" Le cycle ? Une nouvelle BD, bien entendu. "M.
Marmouset ! Ne vous faites pas plus sot ! Que voyez-vous là
? [
] Un trait noir ! La prémisse que j'attendais !
Le signe de la naissance d'un nouveau cycle. C'est par lui que tout
débute. Toujours !" Le premier trait noir de la
première case. Figusteau se lance alors dans une savante
expérience sur la matière même de ce qui le
constitue, lui qui peuple parmi tant d'autres ce vaste monde bigarré
qu'est la bande dessinée. Suivez-le, vous ne serez pas déçu
du voyage.
Etienne Lécroart, Le Cycle (L'Association, collection Mimolette,
6 €).
Etienne Lécroart, Cercle Vicieux (L'Association, collection
Mimolette, 6 €).
Les Oupus de l'Oubapo (chez L'Association) :
OuPus 1, janvier 1997, 65 F.
OuPus 3 - Les Vacances de l'Oubapo, octobre 2000, 65 F.
OuPus 2, mars 2003, 26 €.
Pour une approche théorique de la BD, voir l'essai de
Scott McCloud, L'Art invisible (Vertige Graphic, 1999, 99 F).
Nuit d'ivresse
"Qui a soif me suive !" Il est des invites plus difficiles à décliner.
Sous ses airs de vaste foire nocturne, La Grande Beuverie de
René Daumal tient pourtant plus du parcours initiatique que de la
virée d'ivrognes.
Dans la fumée épaisse d'une salle de café, une nuit, un bien étrange
théâtre prend place. Le nombre des buveurs est incertain, contrairement
à leur envie de boire et à leur solitude. Quand une voix surgie de
nulle part se met à proférer d'étranges paroles aux relents de sagesse,
elle ne parvient qu'à provoquer de faibles sursauts dans les discours
embrumés des éthyliques. Cette voix de derrière les fagots, c'est
le vieux Totochabo, une espèce de messie, trublion du verbeux silence
: "Mais les usages rhétoriques, techniques, philosophiques, algébriques,
logistiques, journaliques, romaniques, artistiques et esthétchoum
du langage ont fait oublier à l'humanité le véritable mode d'emploi
de la parole." Nous y voilà. L'auteur, qui est aussi le narrateur,
pose avec La Grande Beuverie la question du rapport des mots
et de la pensée à la réalité. Le narrateur, qui est aussi l'auteur,
prend pour cela le prétexte de délires oniriques d'une nuit d'ivresse
où le lecteur foule successivement trois territoires : les sables
mouvants de tristes soûlographes, les paradis artificiels des "Evadés",
qui "font oublier jusqu'au nom de la soif", et une terre de rédemption
où l'on entrevoit que c'est au seul prix de l'honnêteté intellectuelle
que l'homme peut atteindre "l'état adulte". Vaste programme que René
Daumal met en œuvre à travers un texte pétri d'humour.
Daumal met un point final à La Grande Beuverie en 1936, cinq
ans après avoir commencé l'écriture de ce texte qui peut se lire,
si l'on s'intéresse à son auteur, comme une profession de foi et un
inventaire. Après s'être adonné, à moins de vingt ans, aux expériences
les plus extrêmes, en compagnie d'un Roger Vailland ou d'un Roger
Gilbert-Lecomte, dans le but d'atteindre un niveau de "conscience
poétique" supérieur (le topo classique : alcools et drogues diverses),
après l'aventure éphémère du Grand Jeu (1928), revue littéraire
qu'on a rapprochée du surréalisme, Daumal rencontre Alexandre de Salzmann,
disciple de Gurdjieff. La révélation est de taille : "Je vois que
le savoir caché dont j'avais rêvé existe dans le monde et qu'un jour
je pourrai, si je le mérite, y accéder. Je commence à réviser mes
valeurs et à remettre de l'ordre dans ma vie." Le retour à la réalité
: toute la portée de La Grande Beuverie est là. On peut regretter,
vu d'ici, les années précédant la prise de conscience de Daumal. Sans
nul doute sont-elles pour beaucoup dans la disparition prématurée
de l'homme, à trente-six ans, en 1944, lâché par ses poumons. Mais
c'est une autre histoire. Après tout, chez l'humain, le nombre des
années ne garantit pas l'inflation de la valeur et le Christ avait
bien rempli sa mission à trentre-trois ans. Bref. Revenons au texte.
Après un début de soirée de lever de coude intensif, la deuxième partie
de La Grande Beuverie, "Les paradis artificiels", décrit, de
l'aveu même de l'auteur-narrateur, "l'existence fantomatique des Evadés".
Qui sont-ils ? Ceux qui parviennent à échapper au désarroi aviné d'hommes
et de femmes "qui cherchent à se sentir vivre un peu plus, mais qui,
faute de direction, sont ballottés dans la saoulerie, abrutis de boissons
qui ne rafraîchissent pas." Le royaume des Evadés, vous l'aurez compris,
c'est notre bonne vieille société organisée où chacun endosse la costume
qu'on lui a taillé avec plus ou moins de bonne volonté. Dans l'univers
de La Grande Beuverie, on l'appelle "l'Infirmerie", et elle
se loge juste au-dessus de la salle de café. Le narrateur en fait
la visite, guidé par un infirmier. Défilent alors sous les yeux gourmands
du lecteur les portraits successifs de tribus plus étonnantes les
unes que les autres. Il y a d'abord les Bougeotteurs. Le guide-infirmier
: "C'est toujours, dit-il, du pareil au même. Il y en a qui jouent
aux échecs, d'autres aux boules, d'autres au poker d'as ou au bilboquet,
mais c'est toujours la bougeotte qui les tient. Ils croient qu'ils
ont réussi à sortir de notre établissement. Ils le croient si bien
qu'ils arrivent à être partout sauf dans leur peau. Parfois il y en
a un qui par hasard, parce que ça se trouve sur son chemin, passe
par sa peau et s'y empêtre et la reconnaît ; alors il se fait le plus
souvent sauter la cervelle."
Il y a ensuite les Fabricateurs d'objets inutiles : "Tout leur sert
à fabriquer. J'en ai même vu qui parvenaient à rendre inutilisables
les choses les plus utiles et cela s'appelle dans leur langue le triomphe
de l'art." Les Fabricateurs de discours inutiles sont une sous-catégorie
de ces derniers : ce sont les Pwatts, les Ruminssiés et les Kirittiks.
Comme notre narrateur ne comprend pas tout aux subtilités du monde
qu'il découvre, il a régulièrement recours à son dictionnaire de poche,
ce qui lui donne l'occasion d'apprendre la signification de mots inconnus,
par exemple "lyrisme" : "Dérèglement chronique de la hiérarchie
interne d'un individu, qui se manifeste périodiquement chez celui
qui en est atteint par un besoin irrésistible, dit inspiration, de
proférer des discours inutiles et cadencés. N'a rien de commun avec
ce que les anciens appelaient lyrisme, qui était l'art de faire chanter
la lyre humaine préalablement accordée par un long et patient travail."
Après les Fabricateurs, il découvre les Explicateurs, qui sont de
deux types : les Scients et les Sophes. "Les Scients prétendent
que leur nom vient du latin scire, sciens, de même que le mot science,
et qu'il est synonyme de savants. En réalité, il s'apparente à scier,
les Scients s'occupant principalement à tout scier, hacher, pulvériser
et dissoudre. Les Sophes font venir leur nom de Sophie, qui est leur
déesse, célèbre par ses malheurs et ses avatars. On a prouvé qu'en
fait le mot n'était qu'une corruption de "sauf", surnom que les sages
leur donnaient jadis pour résumer certaines devises qu'on leur attribuait
par dérision, telles que : "je sais tout, sauf que je ne sais
rien", "je connais tout, sauf moi-même", "tout est périssable,
sauf moi", "tout est dans tout, sauf moi", et ainsi
de suite." La visite de l'Infirmerie continue et les surprises font
place aux étonnements. Le clou du spectacle étant la rencontre avec
les dieux des Bougeotteurs, des Fabricateurs et des Explicateurs :
les Archis. Ceux-ci "buvaient des yeux les gestes d'adoration que
faisaient vers eux les gens d'en bas. Ils semblaient se nourrir de
rien d'autre et s'engraisser d'entendre citer leur nom."
Après cette étrange immersion dans un monde où toute ressemblance
avec des personnages existants serait évidemment fortuite, le narrateur
retrouve le ferme plancher du tripot. Mais tout le monde est parti.
Ne reste plus qu'une salle vide encombrée de cadavres de bouteilles
et de pleins cendriers. "La lumière ordinaire du jour", troisième
partie de La Grande Beuverie, peut tenter de briller. La lumière
ordinaire, simple et claire. Voici le narrateur revenu de sa beuverie
et de ses illusions. La mise à nu peut commencer. Pourtant la nuit
n'est pas finie et il ne s'agit pas de mourir en attendant le jour.
Alors il se met à faire un feu et à tout brûler, jusqu'aux fondements
de sa propre maison. Le voilà prêt à repartir alors, sur une dernière
phrase : "Il y avait beaucoup de choses à faire pour vivre."
Bien sûr, en refermant La Grande Beuverie, une seule question
très personnelle se pose : lequel des trois territoires décrits
par Daumal, sables mouvants, paradis artificiels ou état adulte, contribué-je
aujourd'hui à peupler ? "Savoir d'où chacun venait, en quel point
du globe on était, ou si même c'était un globe (et en tout cas ce
n'était pas un point), et le jour du mois de quelle année, tout cela
nous dépassait." Cette phrase, l'une des premières du livre, revient
- ou ses variations - plusieurs fois dans le récit. Comme un appel
à la lucidité. Lire La Grande Beuverie, c'est peut-être avant
tout accepter de polir du regard le miroir d'une salutaire conscience
de soi.
René Daumal, La Grande Beuverie,
éditions Gallimard, 1938, nouvelle édition en 1966.
Collection L'imaginaire.
René Daumal, Fragments inédits 1932- 33, Première
étape vers La Grande Beuverie, éditions Eolienne, 1996.
Armand Robin, homme de parole
Deux ouvrages mi-poétiques, mi-politiques : La Fausse
Parole et Expertise de la fausse parole. Contrairement
aux apparences, le second précède le premier. C'est
précisément contre ces apparences que se bat Armand
Robin. Armé d'une simple radio et d'un esprit éclairé,
il démonte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale la majestueuse
entreprise de propagande qui tente de noyer le monde.
Patrick McGoohan avait-il lu La Fausse Parole ? En 1967, McGoohan
incarne le célèbre "n°6" de la série
Le Prisonnier, à laquelle il ne faudra que 17 épisodes
pour devenir culte. Il est également le concepteur de la série,
et un de ses scénaristes. Le Prisonnier est une étrange
fable : un ancien agent secret britannique est drogué, enlevé
et se réveille dans une réplique de son appartement
londonien, au beau milieu d'un village très spécial,
isolé au bord de la mer. Ses habitants n'ont pas de nom, juste
un numéro, et un sourire jusqu'aux oreilles pour la plupart.
"Bonjour chez vous !" : voilà le répétitif
salut dont ils se gratifient à chaque fois qu'ils se croisent.
La fuite est impossible : le "Rôdeur", une kitschissime
boule blanche, est un omniprésent chien de garde (d'où
l'expression boule-dog). Toute la journée, des haut-parleurs
vomissent de lénifiants propos destinés à maintenir
le Village dans son état somnambulaire. Le chef du Village
est "n°2". Tour à tour, les "n°2"
se succèdent pour tenter de proposer à "n°6"
un marché : la liberté contre les secrets qu'il détient.
Tout cela pour le compte d'un "n°1" invisible. Mais
"n°6" résiste et ne lâche rien, bien qu'il
soit soumis aux expériences scientifiques les plus innovantes
en vue de le faire parler. Il résiste, il résiste et
il le clame à chaque épisode : "Je ne suis
pas un numéro, je suis un homme libre !"
Vingt ans plus tôt, Armand Robin passe ses nuits l'oreille
rivée à son poste de radio, à écouter
le monde. Cet homme, qui parlait une vingtaine de langues, rédige
alors des chroniques pour le journal Combat. Expertise
de la fausse parole(*) rassemble trente d'entre elles, parues
entre septembre 1947 et mai 1948. C'est évidemment, juste
après le second conflit mondial, déjà l'époque
d'une autre guerre dite froide où l'on s'affronte sur le
terrain de l'idéologie. Il y a l'Est et l'Occident. Le communisme
et le capitalisme. Pendant que les blocs se forment et se consolident,
comme Cézanne peint, Robin écoute, c'est presque sa
raison d'être : l'URSS, la Pologne, l'Angleterre, l'Espagne,
l'Allemagne, les Etats-Unis, la Finlande
Au-delà de
ce qui aurait pu n'être "que" une immense revue
de presse internationale, il en ressort une véritable dissection
des mécanismes de la propagande dans l'immédiate après-guerre.
Mais comme Robin est aussi poète, on n'a nullement l'impression,
en le lisant, de se trouver devant une brillante analyse du Monde
diplomatique, mais presque parfois devant un conteur qui vous
dévoile la folle histoire des Hommes qui, assoiffés
de pouvoir, ont entrepris "la mise à mort du Verbe".
Cette impression est d'autant plus forte à la lecture de
La Fausse Parole(**), essai sur la propagande rédigé
dans une langue très poétique et personnelle.
Quel rapport avec Le Prisonnier ? Justement cet univers
très personnel, cette manière de faire se côtoyer
la démonstration intellectuelle et la fable. Et puis bien
évidemment, le sujet : "n°6" se bat pour sa
liberté dans un monde recréé de toutes pièces.
Mais contre qui et contre quoi précisément ? Il ne
le sait pas ! "n°1", l'ennemi symbolique, demeure
invisible et sans nom. Les haut-parleurs sont bien sûr le
symbole même de la propagande. Et les "n°2",
qu'ils soient plutôt sympathiques ou complètement sadiques,
n'ont qu'un but en s'acharnant à faire parler "n°6" :
le pouvoir. Et pour cela, ils y mettent les moyens, expériences
scientifiques dernier cri comprises. Tout cela est très exactement
décrit chez Robin : la création d'une réalité
ex-nihilo par la propagande, le discours répétitif
qui ne cherche pas à convaincre mais à rendre fou,
la même soif de pouvoir justifiant le recours à la
propagande, à l'Est comme à l'Ouest
Ce qui est
remarquable, c'est que Robin analyse tous ces rapports de force
au moment même où ils se mettent en place, avec une
lucidité et une intelligence hors du commun pour l'époque.
Comme preuve de sa quasi-clairvoyance, on s'en remettra simplement
à ce qu'il écrit, au tout début des années
50, sur la télévision : "L'engin à images
ne fait, pour l'instant, que plaire ; mais, si peu qu'on réfléchisse
et qu'on ait en l'esprit le conditionnement d'ensemble de cette
époque, il est logiquement appelé à servir
de redoutables opérations de domination mentale à
distance ; il ne se peut pas qu'à travers lui ne soient tentés
des travaux visant à dompter, à magnétiser
de loin des millions et des millions d'hommes." Et de résumer
ainsi la méfiance que lui inspire ce nouveau média
: "La machine à regarder peut servir à créer
une variété inédite d'aveugles". Sans
commentaires.
La propagande n'est pas le mensonge qui, comme le dit Robin, respecte
la valeur de la vérité puisqu'il tente précisément
de faire admettre son contraire. La propagande est autre, bien plus
dangereuse : c'est la création d'un univers cohérent,
l'institution d'un mythe. C'est une véritable entreprise
"spiritualiste" : "Le bolchevisme n'est pas athée,
il n'est pas matérialiste : il est divin à l'envers".
Robin sait le poids et le pouvoir des mots. Il a grandi dans la
Bretagne pauvre et laborieuse d'avant la Première Guerre,
il a appris à nommer le monde en breton avant d'apprendre
le français. Son roman Le Temps qu'il fait(***) rend
hommage à la dureté de la vie de ces paysans. Le rapport
à la parole et, au-delà, aux livres, à la connaissance
et donc à la liberation de l'âme, y est omniprésent :
"La belle plainte ! Travaille ! Ma parole, tu te tracasses
toute la tête depuis que tu lis tes bouquins idiots. Travaille
donc ! C'est avec ça qu'on vit". Avec ça et pas
avec des mots ; d'ailleurs les mots on s'en méfie. De cette
origine-là sans doute vient le profond respect d'Armand Robin
pour les mots, et la force de son analyse de la propagande. Celle-ci
est une prise de parole qui vise à coloniser les cerveaux.
Les proies les plus faciles ne sont pas, comme on pourrait le penser,
les "petits", mais les intellectuels et les bourgeois.
"Seuls les hommes très simples, tendant de toutes leurs
forces au non-pouvoir, disant ce qu'ils pensent et pensant ce qu'ils
disent, irréductiblement consubstantiels à leurs paroles,
animés d'une bonne volonté rectiligne, sont innocents
de ce surgissement d'éperviers mentaux, ne leur offrant rien
qui puisse les entretenir." Tous les autres sont des clients
potentiels pour les "oiseaux de proie". Aujourd'hui encore,
cela fait bien des chalands dans le grand Bazar du Verbe et la parole
d'Armand Robin n'aurait pas été une voix de trop pour
donner un peu de sens au brouhaha du monde.
(*) Expertise de la fausse parole, éditions
Ubacs, 1990. Textes rassemblés et présentés
par Dominique Radufe.
(**) La Fausse Parole, éditions de Minuit, 1953 et
éditions Le temps qu'il fait, 1979.
(***) Le Temps qu'il fait, Gallimard, 1941 (collection L'Imaginaire).
Résurrection d'un Mohrt
Vous êtes-vous jamais demandé ce qui pouvait se
passer dans la tête des personnages d'un roman, au-delà
de ce que veut bien en dire l'auteur ? Dans son dernier opus, Michel
Mohrt dévoile la correspondance d'êtres à qui
il a donné vie il y a près de trente ans.
En 1974, Michel Mohrt publie, chez Gallimard, Deux Indiennes
à Paris. L'histoire se passe au tout début des
années 50. Sarah Melvin traverse l'Atlantique à bord
du De-Grasse pour découvrir l'Europe, comme une adolescente
voudrait embrasser un garçon pour savoir "ce que ça
fait" et rattraper le retard qu'elle a sur ses copines. Sur
le bateau, elle rencontre Pierre, un Français désoeuvré,
d'un âge plus mûr que le sien, qui passe son temps entre
la France et les Etats-Unis. Le narrateur. A Paris, Pierre reçoit
un mot de Jessica James, une autre Américaine rencontrée
à New York. Après un tour d'Europe en voyage organisé
payé par son père, Jessica a laissé son petit
frère rentrer dans le Kentucky et s'offre de rester à
Paris. Pas comme Sarah, non : pour vivre à fond. C'est-à-dire
s'amuser. C'est-à-dire boire, sortir et se laisser courtiser.
C'est-à-dire se brûler. Pierre, Sarah, Jessica : même
pas un trio amoureux, trois êtres rongés par le vide,
chacun à sa manière, plus ou moins joyeuse.
Autour d'eux, une douzaine d'autres personnages font le bal de
leurs rencontres et parfois de leur port d'attache, mais jamais
très longtemps. Le doute plane sur tous ces moments de vie.
Et le spectre du nihilisme guette le lecteur bien que le roman ait
un air de ne pas y toucher : une langue classique, tranquille, à
l'humour pince-sans-rire, qui rappelle Montherlant. On a ainsi droit
à de petites perles de cynisme. Sur le divorce, par exemple
: "C'est une épidémie. Croyez-vous que ce soit
à cause de la guerre ?", demande Sarah à Pierre.
"C'est bien possible. Les gens ont été séparés.
Ils en ont pris l'habitude." La douceur de l'écriture
de Michel Mohrt ferait presque oublier le propos pour le moins désabusé
de ce livre. Mais le thème récurrent en est bien le
désappointement du laisser-vivre. Pendant la guerre, Pierre
a refusé d'être tué et donc de se battre vraiment.
L'idée de mourir le rendait "furieux". Un sentiment
qui agit comme un déclic : "Crois-tu que l'on ne vit
bien que si l'on a consenti au moins une fois à sa mort ?
J'ai lu cela quelque part. Si l'on n'a pas accepté sa mort,
au moins une fois, alors il n'y a plus qu'à se laisser vivre,
non ?" Le fin mot de l'histoire, c'est qu'il s'est déçu.
C'est sans doute pourquoi ce Pierre nous est si sympathique
Le bonheur ? Beaucoup d'appelés et peu d'élus. Jessica
n'en veut que "la monnaie du plaisir" ; Sarah tente de
tromper l'ennui ; Pierre sait "à quoi [s]'en tenir.
[Il se] laisse vivre." Pourtant son rêve est de se réveiller
à la manière du comte de Saint-Simon, dont le valet
venait chaque matin le sortir du lit avec ces mots : "Levez-vous
monsieur le comte, vous avez de grandes choses à faire."
C'est à l'espoir d'avoir encore de grandes choses à
faire que s'accroche Pierre. En attendant, il n'y a "que l'amour.
Et, autour, il n'y a rien." Et encore, c'est qu'il veut bien
s'en convaincre. Car Pierre, seul, restera seul. Sarah, devenue
baronne de Boissy Saint-Loup, quittera rapidement l'homme mais désirera
garder son nom et son titre. Jessica, étoile filante, mourra
bien vite. "C'est dans son pays que l'on a sa place. Jessy
n'avait plus de pays." Il y a quelque chose de La Recherche
du temps perdu dans ces personnages. Le nom de Saint-Loup y est
peut-être un clin d'il ? Mais aucune révélation,
aucune construction ne couronne le chemin de Pierre. En point de
mire, il ne demeure que l'errance de ce faux jouisseur : son laisser-vivre.
Tout cela paraît bien sombre et pourtant ce livre est savoureux.
Moins peut-être que ne l'est le dernier ouvrage de son auteur,
Jessica ou L'amour affranchi (Gallimard, mai 2002). Il fallait
y penser ou oser le faire : ce livre n'est autre que la correspondance
(partielle) entre une douzaine de personnages de Deux Indiennes
à Paris. Près de trente ans après, Mohrt s'intéresse
à nouveau à ses créatures. Et c'est avec encore
plus d'humour qu'il dépeint leurs états d'âme.
Ou plutôt qu'il leur laisse le soin de les dépeindre
eux-mêmes puisqu'ici, le narrateur n'existe plus (et pour
cause) ! Il est vrai que le seul point de vue de Pierre empêchait
d'explorer plus avant la psychologie des autres personnages. Et
c'est un délice de légèreté. Michel
Mohrt invente donc le kaléïdoscope romanesque, le feuilleté
littéraire, la double épaisseur narrative. Voilà
donc du rab pour ceux qui ont aimé le premier service. Merci
monsieur.
L'amour est un bouquin de Violette
C'est peut-être parce qu'à l'envers son nom se
lit Cudel, et que dans un village du même nom j'allais enfant
rêvasser au pied d'une vierge de pierre, que j'ai ouvert un
jour un premier livre de Violette Leduc. C'est peut-être aussi
parce que son nom sonnait comme un canular à la Marguerite
Duraille et que ce jour-là, j'avais envie de m'amuser. Ce
fut raté.
L'Asphyxie, L'Affamée, Ravages, La Bâtarde, La Chasse
à l'amour
Les titres des livres de Violette Leduc n'y
vont pas par quatre chemins pour planter le décor. On a rarement
fait plus essentiel. Peut-être cette efficacité est-elle
à mettre sur le compte d'un long mûrissement de la
matière avant qu'elle ne soit pétrie par la plume
artisane.
Car Violette Leduc n'est pas précisément un écrivain
précoce. Elle a presque quarante ans quand elle publie L'Asphyxie,
son premier roman, en 1946. Il lui reste alors un peu plus de vingt-cinq
ans à vivre. C'est déjà beaucoup plus que la
course contre la mort qui ne laissa au fils du docteur Proust que
quelques années pour ne pas finir son uvre. Violette
a moins construit. A l'image de L'Asphyxie, son écriture
répond sans doute à des besoins plus primaires. Elle
est une catharsis, une analyse au cours de laquelle c'est sur le
papier que l'on couche ses mots, comme on peut aussi se coucher
tout entier sur un divan. Elle vient du ventre. Comment pourrait-elle
venir d'ailleurs, comment viendrait-elle de cette tête si
monstrueuse qu'elle en est intolérable ? "Je me regarde
dans la glace. Je supplie mon visage d'avoir pitié de moi.
La fatigue a écroulé mes traits. Comme les infirmes
qui ont honte de se déshabiller, je n'ose pas regarder mon
profil." Parfois, le lecteur croit déceler une once
d'humour quand Violette évoque son physique : "Je suis
à l'aise avec la lampe qui est sur ma table. Nos laideurs
s'entendent." Mais dans le doute, il s'abstient de sourire.
Et il fait bien, le bougre, car à la peau de Violette Leduc,
la laideur colle encore moins qu'à son esprit : "L'idée
de m'éveiller chaque matin à côté d'un
témoin est une idée intolérable. Mon visage
est impardonnable. Ma laideur m'isolera jusqu'à la mort."
Elle n'en démordra pas. Elle en parlera toujours. Et tout
le reste aussi parlera de cela.
Le reste, c'est essentiellement l'amour, présent dans tous
ses livres sous ses formes les plus douloureuses : le manque, l'attente,
le déni, l'opprobre, la jalousie, l'asservissement. Ces avatars
si fréquents d'un sentiment après lequel tout le monde
court pourtant, à l'image de Clarisse, dans La vieille Fille
et le Mort, qui veut reconnaître en cet inconnu qui vient
mourir chez elle l'homme dont elle dédaigné toute
sa vie la présence. Mais le mort ne lui donnera rien en retour
de ses attentions, pas plus que de ses questions. La vieille fille
et le mort, allégorie extrême - et impitoyable - de
l'impasse amoureuse. Face à elle, l'image du terrain vague
revient. Pour Clarisse rêvant sa romance avec le mort, "les
terrains vagues sont des offrandes". Dans La Chasse à
l'amour, c'est encore dans les terrains vagues que René
emmène Violette, après qu'ils ont fait l'amour, pour
lui apprendre qu'il est marié. Une fois de plus, la voie
amoureuse est sans issue et la révélation en est faite
au beau milieu d'un espace ravagé. "Les terrains vagues
sont des splendeurs, la désolation y est illimitée.
Donc somptueuse. La tempête, domptée. Les arbres ont
été enlevés au carnage. L'anonymat, absolu.
C'est, à notre choix, le commencement ou la fin d'un délire
épuré." Terrain vague : chapelle non élevée
à la gloire de sainte Violette de la Désolation
Les écrits autobiographiques sont la majeure partie de l'uvre
de Violette Leduc, et ses plus belles pages. La Bâtarde
a la violence d'un portrait d'écorchée vive. Le petit
monde des obsessions de Violette y est peint sans fard : sa mère
- dont la faute charnelle dégouline sur sa fille ; sa grand-mère
- "l'ange Fidéline", rédempteur ; Hermine
- l'amante, l'aimante ; Maurice Sachs - l'amour impossible ; Simone
de Beauvoir - Dieu sur terre
La Bâtarde est une
météorite qui vous percute en plein ventre : de ventre
à ventre, l'écriture trouve son chemin ; l'esprit,
lui, connaît maints états et ne sera pas toujours disponible,
perméable aux mots de Violette Leduc. Ses livres sont donc
de ceux qui s'épaississent à chaque fois qu'on les
lit, qui délivrent leurs ors à retardement. Que l'on
peut presque ouvrir au hasard si l'on cherche des perles - "Il
est jeune. Il est froid. Il me suffoque. Je ne m'appesantis pas
sur ses yeux bleus. Ils sont vides. J'ai le vertige au bord du glacier."
Ou des conditions nécessaires et suffisantes pour couper
un arbre - "J'ai avancé, je l'ai redit fermement aux
briques. Je les ai observées. J'ai vu des fentes. J'ai espéré.
Les fentes sont pour la pénétration. J'ai cru que
mon chagrin se faufilerait dans le mur. J'ai posé mes lèvres
sur elles, j'ai murmuré qu'il était mort. La phrase
est revenue sur moi. J'ai été inondée de tristesse."
Des livres denses, des pavés faits d'un amoncellement de
mots rapides, nerveux, presque ingénus. Des mots sangsues
chargés du sang de l'Autre que Violette ne cesse de décrire,
de son propre sang aussi. "Quand j'ai desséché
un endroit, je m'en vais", dit l'Affamée. Quand les
mots de Violette ont desséché le monde, ils s'arrêtent.
Car là est la fonction de l'écriture. Elle était
bavarde : on dit intarissable, indesséchable. Le monde n'a
pas réussi à fâner Violette, il s'y est pourtant
appliqué. Elle qui s'appelait le "cloporte", le
"désert", n'a cessé de remettre sur le métier
la toile de sa jouissance. "Je jouis trop. Je gémis.
C'est fini. Le chagrin. Il m'attendait au coin du bois." Il
ne reste plus qu'à recommencer.
Tous les livres de Violette Leduc (1907-1972)
sont publiés aux éditions Gallimard.
Xavier Grall, l'autre "fou de Dieu"
(*)
L'homme est né en 1930 entre Brest et Morlaix. Cinquante
et un ans plus tard, c'est de l'autre côté des Monts
d'Arrée et même au-delà des Montagnes Noires
qu'il finira par lever l'encre. Entre Landivisiau et Pont-Aven,
son voyage fut grand. Meknès fut une deuxième naissance,
Paris "comme un cancer au ventre". Les textes que Xavier
Grall a laissés - poèmes, romans, essais, billets
ou récits - sont une sorte de potion magique que l'on prescrira
à tous les âme-anémiques. Même une légère
posologie devrait suffire à requinquer les moins affaiblis,
et à remettre sur la bonne voie (pour ne pas dire dans le
droit chemin) les cas plus difficiles.
Commencez par Barde imaginé. En douceur. Trente-cinq
pages à peine. Rien à voir pourtant avec un traitement
homéopathique : vous constaterez rapidement la présence
d'un principe actif dans ce récit contant la marche d'un
aveugle à la recherche de son âme, guidé par
son chien. Le premier effet devrait se faire sentir avant la deuxième
minute : "Le pire des crimes, c'est le surplace, ne pas avancer,
rester toujours là comme ça, collé aux chaises
et aux villes comme une glaire de vieux. Moi je marche, je progresse.
Je nomadise, j'erre, je vais. Toute marche est une marche spirituelle."
Certes, d'autres l'ont dit avant lui. Mais celui-là a une
espèce de simplicité et de détermination dans
l'écriture. Les mots sont nets et denses. Ni pompeux, ni
obscurs. On imagine les sourcils froncés, le regard absorbé
par la ligne que la main trace, à mesure que le chien traîne
l'aveugle sur les chemins. Le récit sent la rocaille et les
sous-bois, l'humus. L'humilité. Votre cur recommence
à battre.
Laissez le sang circuler, prenez conscience que vous avez de la
veine et n'entamez la deuxième séance que le lendemain,
avec L'Inconnu me dévore. Grall l'appelle son "testament
spirituel". Une longue lettre qu'il adresse, plus de dix ans
avant sa mort, à ses cinq filles, ses "Divines".
Où l'on redécouvre ce qui se cache derrière
un mot, enthousiasme : porter Dieu en soi. L'étymologie avait
donc raison. Mais attention, le dieu de Grall ne sent pas la naphtaline
; il est cette force à la fois centrifuge et centripète,
qui pousse vers l'autre mais exige le permanent retour sur soi.
C'est un Dieu qu'il faut avoir l'envie de suivre. "Des générations
et des générations de bigots n'ont pas réussi
à barbouiller le visage du Christ." Le pire des crimes
est sans doute, pour Grall, d'étouffer de sa graisse ce feu
vivant. Viendrait ensuite celui d'user sa propre matière
en inutiles connivences. Celles qui dilapident l'énergie
et le temps, qui appauvrissent et pour un peu, on ne s'en rendrait
même pas compte. Qui fuir alors ? Les "gens masqués",
les "aveugles", les "bigots". A commencer bien
sûr par ceux - masqués, aveugles et bigots - qui veillent
en nous. Il a aimé, Xavier - sa terre, les hommes, sa femme,
ses filles, Mauriac, le Maghreb, Rimbaud, son frère Jean,
le soleil, Bernanos. Et un peu trop l'alcool et le tabac aussi,
comme quoi on peut mourir d'amour
Pourtant, flash-back sur
son austère passé : les collèges religieux
ont nourri le petit Xavier d'images effrayantes, cultivant la crainte
de Dieu. "Que de temps, que de larmes m'a-t-il fallu pour redresser
ces aberrations et découvrir sous ce ciel noir les verts
pâturages
" Mission et chemin accomplis, merci pour
le carnet de route.
Refermez le livre. Pour la suite, piochez au choix. La poésie,
les chroniques, l'essai ou le roman. Aucun risque, à tous
les coups l'on gagne. C'est le même souffle qui porte ces
quelques centaines de pages qui font l'uvre de Grall, l'enthousiasmé,
celui que Dieu (trans)porte. Les "fous de Dieu" ne sont
donc pas seulement ceux que l'on croit. La presse a dû se
féliciter d'avoir trouvé là une expression
à la hauteur des extrémismes qu'elle voulait décrire.
Pourtant elle enferme plus qu'elle ne décrit. Plus de place
pour le reste. Toute folie de Dieu serait criminelle, tout extrémisme
au nom d'un dieu serait folie de Dieu ? J'en connais un qui se serait
certainement payé un bon coup de gueule contre ces coupables
facilités que la presse est loin d'être la seule à
cultiver
Tout comme il avait refusé(**) que sa Bretagne
soit otage de l'image aux relens de formol qu'avait créée
le succès du Cheval d'orgueil, de Pierre-Jakez Hélias.
Le succès (et non véritablement le livre), par son
effet (pervers) d'inondation des esprits : reproduction par dizaines
puis centaines de milliers de l'image d'Epinal du Breton en sabots
de bois et chapeau rond. Bon pour le musée Grévin.
L'évangile selon Grall porte une autre parole :
"La fraîcheur du regard est le commencement de la sainteté."
Et il a la bonté de la distiller à chacune de ses
pages.
(*) L'expression est de Jean Bothorel, dans
un hommage paru dans Le Matin du 12 décembre 1981, lendemain
de la mort de Xavier Grall.
(**) C'est la publication, en 1977, du Cheval couché, une
réponse à Hélias, dédiée "aux
peuples déracinés".
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